Mardi 06 juin 2017
Christophe Koessler
Le Courrier, Genève

 

Pour échapper au surendettement et valoriser leurs emprunts, les bénéficiaires du microcrédit ont besoin d’une «éducation au crédit». C’est ce qu’offre la fondation Rafad.

 

Présenté au début des années 2000 comme une solution miracle à la pauvreté dans les pays du Sud, le microcrédit a ensuite connu tant de déboires et d’abus qu’il s’est partiellement discrédité selon certaines voix critiques1. Prêter de l’argent à des populations aux revenus modestes qui n’ont généralement pas accès au crédit bancaire pour qu’elles montent leur propre entreprise est certes une idée intéressante, mais elle s’est souvent heurtée à des pratiques douteuses et à des conséquences parfois dramatiques: taux d’intérêt exagérément élevés, prêts octroyés sans examen de la solidité des dossiers des emprunteurs, surendettement des bénéficiaires, etc.

Pour un large secteur de la coopération au développement cependant, la microfinance reste un outil essentiel à partir du moment où elle est encadrée par des règles strictes et si les emprunteurs sont suffisamment informés.

La crise aiguë du microcrédit en 2008 et 2009 dans plusieurs pays du Sud, au Nicaragua notamment, où un vaste mouvement de protestation avait pour crédo «je ne paie pas» (no pago), a ainsi incité la fondation suisse Rafad à lancer en 2011 un vaste programme de formation à destination de bénéficiaires de programmes de microcrédit. Centré sur l’éducation financière, il vise à maximiser l’utilité de ces crédits pour les emprunteurs tout en évitant le surendettement.

Concrètement, Rafad s’adresse principalement à des coopératives et à des associations de microcrédit à but non lucratif en Amérique latine et en Afrique pour les aider à mettre sur pied des modules de formation à destination de leurs membres. Depuis cinq ans, plus de 6000 personnes, en majorité des femmes, ont bénéficié de ces cours sur le continent sud-américain, et 3000 autres au sud du Sahara, grâce à des financements de la Fédération genevoise de coopération.

Epargner avant d’emprunter

«Nous sensibilisons en premier sur l’importance de l’épargne car on ne peut rien sans elle», explique Jean- Paul Kiendrebeogo, le représentant de Rafad au Burkina Faso, de passage en Suisse. «Même avec des salaires de 45 euros par mois, les gens peuvent épargner en rognant sur leurs dépenses superflues, comme

des déplacements inutiles, des factures exagérées de téléphone portable ou de bière», estime-t-il. Ensuite vient l’enseignement de techniques essentielles: fixer un objectif précis, élaborer un budget, calculer la rentabilité des investissements par rapport au taux d’intérêt à rembourser (qui sont très élevés dans le microcrédit, un moyenne de 25% en Afrique de l’Ouest selon lui), comparer les offres des organismes de crédit, etc.

Il s’agit aussi de conscientiser: «Nous les informons que l’argent qui leur est prêté est celui des épargnants. Et que s’ils le dépensent pour leurs besoins immédiats plutôt que leurs investissements productifs, ils ne pourront jamais le rembourser», continue Jean-Paul Kiendrebeogo.

Et le résultat est au rendez vous. L’exemple du Mali est le plus spectaculaire: «Les données récoltées démontrent une forte croissance de l’encours de l’épargne des membres formés (+178,7%) [pour la période 2013-2015]», lit-on dans le rapport final du projet de Rafad.

Au Sénégal, les crédits en retard ont diminué de 35,1% à 10,3% du total des prêts. «Nombre de participants sont enthousiastes et regrettent de ne pas avoir été formés plus tôt. Ils auraient ainsi pu d’éviter les ennuis qu’ils ont eu par le passé», assure le spécialiste burkinabè.

Eduquer les prêteurs aussi

Même topo en Amérique latine où Javier Vaca, directeur de l’ONG équatorienne Réseau d’institutions financières pour le développement, fait état de progrès significatifs. Couplée à l’information et au transfert de savoir-faire, la sensibilisation génère un changement d’attitude de la part des micro-entrepreneurs: «L’effet sur les retards de paiement et le taux d’épargne est presque immédiat», se félicite-t-il.

Si l’action de Rafad a ciblé en priorité les bénéficiaires finaux, la fondation travaille désormais à améliorer la gestion des crédits par les institutions de microfinance elles-mêmes. «Car le surendettement, par exemple, est souvent autant la responsabilité du prêteur, qui octroie parfois des prêts trop facilement, que de l’emprunteur», explique Alain Vergeylen, coordinateur de Rafad Suisse.

Ainsi, des ateliers centrés sur les bonnes pratiques en matière de «protection des clients» sont mis sur pied à destination du personnel des coopératives et autres organismes de prêts associatifs: «Cela va de la transparence sur les coûts aux prix justes des crédits, en passant par la prévention du surendettement, l’accompagnement des clients et la mise en place d’un système de plaintes», détaille Javier Vaca.

Depuis le début des années 2000, la plupart des Etats latino-américains et plusieurs pays africains ont aussi légiféré pour éviter les abus dans le secteur, notamment en matière de taux d’intérêt. Certains imposent même des formations dans le domaine de la «protection des clients», comme le Nicaragua.

Surpris par l’utilité des cours destinés aux emprunteurs et par la motivation des participants, Rafad a commencé à partager son expérience avec des ONG qui ne sont pas actives dans le microcrédit: «L’éducation financière est essentielle au développement en général. Elle pourrait s’étendre», se réjouit Alain Vergeylen.